Rapport de Mission d'Eric Francius,
conservateur botanique à l'INRA
sur le ravageur de cactacées Cactoblastis cactorum à ST. Barthélemy
Un peu d'histoire
Mondialement connus, cultivés et collectionnés, les cactus sont des végétaux qui sont pour la plupart d'entre eux originaires du nouveau monde. Ils sont présent dans pratiquement toute l'Amérique du sud en passant par les Caraïbes et jusqu'au Mexique ou l'on trouve la plus grande concentration d'espèces.
Ils ont été introduits par la suite, après la découverte des Amériques, dans toutes les régions à climat tropical et sub-tropical du globe, ou, dans certains cas, ils se sont très bien adaptés.
Dans certaines de ces régions leur adaptation a été si bien réussie qu'ils sont devenus des plantes invasives constituant un véritable fléau.
C'est ainsi qu'après l'introduction de Opuntia ficus indica « le Figuier de barbarie » en Australie, le gouvernement Australien a du prendre des mesures pour éradiquer l'espèce du milieu qui envahissait des milliers d'hectares créant un véritable désordre écologique sur la grande île.
Aucune solution n'a été trouvée par l'utilisation de pesticides pour freiner l'envahisseur. C'est alors qu'ils ont introduits dans les années 30, un ravageur naturel de ce cactus réputé pour son efficacité.
Cactoblastis cactorum berg. est une chenille pyralidé de l'ordre des Lépidoptères. Il était alors considéré comme le principal ennemi naturel des cactacées et en particulier de ceux appartenant au genre Opuntia spp.
En effet, le résultat fut sans appel, près de 2000 Ha de figuiers de barbarie ont été détruits en seulement 6 mois dans la campagne Australienne.
Inspirés par cette réussite les Gouvernement de St Kitts- Nevis dans les Caraïbes ainsi que le gouvernement sud africain ont eux aussi fait appel à cet « herbicide naturel » pour enrayer l'invasion de cactus raquette « Opuntia spp. » dans leur pays respectif.
Aujourd'hui.
Depuis son introduction sur l'île de St. Kitts Nevis en 1957, le Cactoblastis cactorum, dont le papillon peut effectuer des vols sur une distance de plus de 150 km a envahit toute la Caraïbe et est déjà arrivé aux USA ou il continu sa progression vers le Mexique
Cet insecte est naturellement présent dans son pays d'origine en Argentine ou il contrôle le développement des cactacées de cette région.
Il est lui-même contrôlé par des parasitoïdes* présents sur place du genre Apantheles sp (sur larves), Trichogramma sp (sur pontes) et autres micro hyménoptères* et insectes auxiliaires*.
La femelle du Cactoblastis pond une série d'oeufs superposés dont la forme tubulaire et fine, rappelle celle d'une épine de cactus sur laquelle elle choisit souvent de déposer ses pontes.
Ponte de C.cactorum sur une cladode d'Opuntia
Les larves du 1er stade issues de l'éclosion des oeufs vont directement perforer l'intérieur des cladodes dans lesquelles elles vont s'installer pour les dévorer et les vider de leur contenu, et ceci jusqu'à la mue.
Les Antilles françaises, elles aussi, n'ont pas été épargnées par C.cactorum.
La présence du papillon a été décelée pour la première fois en Guadeloupe et dépendances en 2004 (Francius et Mayra Perez Sandi) puis à St Martin (Francius) et à St Barthélemy et îlots voisins (Francius E, H.Bernier, Lequellec F 2008,2010).
L'insecte a déjà fait d'énormes ravages et menace d'extinction un bon nombre d'espèces de Cactacées de cette région.
Il a atteint les îles des Antilles françaises à une date incertaine, la chronologie de la découverte de sa présence dans ces îles, n'a rien de commun avec la date effective de son arrivée. Il est fort probable que les îles du nord, Saint Martin et Saint Barthélemy aient été touchées par le ravageur avant son arrivée en Guadeloupe.
Mission St Barthélemy.
C'est l'île des Antilles françaises qui avec Saint Martin, concentre la plus importante population de cactacées. On y dénombre pas moins de 10 espèces (Opuntia.dillénii, O. tuna, O. triacantha, O. rubescens, Pilosocereus royenii, Mamillaria nivosa, Mélocactus intortus, Sélenicereus grandiflorus, Hylocereus undatus, Hylocereus spp, Nopalea cochenillifera).
Cette richesse est due en particulier aux conditions climatiques particulièrement sèches de l'île, donc à une pluviométrie annuelle relativement faible, et un sol d'origine volcanique et calcaire assez fortement rocailleux qui correspond parfaitement aux conditions générales de développement des plantes succulentes.
Juillet 2008 (première expertise)
Lors de ma Première visite à Saint Barthélemy en Juillet 2008 j'ai constaté des dégâts jusque là inconnus sur Tète à l'anglais Mélocactus intortus. (Rapport au Conservatoire botanique des Antilles françaises).
Au cours de cette première enquête qui a duré une journée, c'est invité par Hélène Bernier (guide touristique de la société Easy time à St. Barth) que je me suis rendu sur 2 sites, Saint Jean, et Grands-Fonds. Nous avons alors constaté des dégâts inconnus sur Mélocactus. Beaucoup d'entre eux étaient sérieusement attaqués sur Gds Fonds (H.Bernier E. Francius).
La colonie de « tete à l'anglais » de Saint Jean connaissait alors une forte mortalité. De jeunes sujets, n'ayant pas encore de Céphalium, comme les gros sujets beaucoup plus âgés avec 1 ou plusieurs céphaliums, avaient un aspect jaune et présentaient d'importantes cicatrices et autres lésions sur leur flanc.
Selon Hélène Bernier les tetes à l'anglais de Saint Jean n'avaient jamais été si « malades ». A l'époque nous n'avions procédé à aucun prélèvement, ni dissection.
Tête à l'anglais attaqué par C.cactorum
Novembre 2008
La mission de novembre 2008, fut plus longue (2 jours) que celle de Juillet.
Elle avait pour but la découverte de la flore succulente de l'ile de Saint Barthélemy.
A travers deux grandes marches à l'intérieur des terres et au bord de la mer, nous avions appris à identifier certaines de ces plantes appartenant aux familles botaniques suivantes : Cactacées, Crassulacées, Aizoacées, Portulacacées.
Sites visités : Gd fonds, Saline, Colombier.
J'ai tenu une conférence sur les « Cactacées et plantes grasses des Antilles françaises » à la salle de la Capitainerie à Gustavia.
Mission du 12 au 14 Mars 2010.(ST. Barth essentiel)
But de la mission - observer la progression de Cactoblastis cactorum berg.
- rechercher la présence de parasitoides ou autres auxiliaires
- constater la polyphagie de Cactoblastis
- visite des ilots autour de St Barth (Fourchue, Frégate et Toc Vert).
- lutte biologique
C. cactorum reste toujours tres actif sur les Opuntias de l'île. A St Barth ou il existe 4 espèces d'Opuntias : O. tuna « raket flè wouj » , O.dillenii « raket flè jaune », O. triacantha « raket volan » , O. rubescens « raket en arbre » et probablement des hybrides inter spécifique, les « raquettes » sont tous assez sévèrement touchés par le ravageur.
Aux Salines, O. triacantha semble être particulièrement touché en raison de sa petite taille et de son environnement de croissance relativement bien protégé par de la végétation plus haute et l'absence de vent, ce qui facilite l'attaque du papillon (K.Questel et E.Francius).
Lors de cette visite nous avons constaté que C.cactorum ne se limite pas qu'aux Opuntias et Nopalea « raket san pikan » (genre voisin d'Opuntia) mais s'attaque à toutes les autres espèces sauf Sélénicereus grandiflorus « fleur d'amour » et Hylocereus spp « le célèbre Pitaya ». Il est présent sur pratiquement toute la population de Pilosocereus royenii « cierges ou candélabre » de l'ile qui est de loin la plus importante des cactacées en quantité. Espèces attaquées (tous les Opuntias, M.intortus, M.nivosa, P. royenii ).
Il est aussi présent sur les populations de cactus ornant les îlots aux alentours (Fourchue, Frégate) de l'ile de Saint Barthélemy.
Ilet Fourchue
Sur Fourchue les gros massifs de O rubescens, O tuna et O dillenii sont attaqués mais semblent bien résister au ravageur, aucun d'entre eux n'a réellement disparu.
De même que pour O rubescens et O. triacantha.
L'ilet Fourchu comporte l'une des plus importante population de O. rubescens « raket en arbre » des Antilles françaises environ 40 pieds dont certains atteignent plus de 2 mètres de haut. Les grandes « raket en arbre » sont sévèrement touchées par le papillon.
Toutefois même si de très gros sujets sont déjà morts, il reste une multitude de juvéniles qui tentent de reconquérir les lieux.
L'observation des différents massifs de raquettes n'a pas révélée la présence de pontes. Seulement une a été découverte et elle était déjà vidée. Nous ne savons pas si d'éventuels parasitoïdes* se seraient installés sur les pontes et larves du papillon. Observation qui reste à poursuivre.
L'arrêt de la pratique d'élevage sauvage de caprins a favorisé la repousse de la végétation basse.
1 cochenille farineuse a été trouvée parasitée par un micro hyménoptère sur Cypsela humifusa.
Sur Frégate
M.nivosa et M.intortus sont les deux espèces de cactacées dominantes, les Opuntias sont rares. Cactoblastis est aussi présent sur cette île, mais là aussi les Cactus semblent bien se défendre.
Très forte population d'agaves.
Forte population de Calotropis procera (ressemble au Raisinier bord de mer) très sévèrement attaqués par des pucerons du genre Aphis nerii eux même bien parasités par des Cyrphidés (insectes prédateurs), et micro hyménoptères.
Les pucerons jaunes sont vivants
Les marrons sont morts parce que parasités par des micro guêpes
Larve de Syphides (insectes auxiliares en noir.)
Présence de la cochenille Crypticerya genistae sur plusieurs espèces de plantes prostrées (raz du sol).
Autres problèmes phytosanitaire à Saint Barth.
Beaucoup de cochenilles et autres déprédateurs font des ravages sur plusieurs plantes ornementales :
- Cochenilles du frangipanier
- Cochenilles du bougainvillier
- Cochenilles du cocotier et autres palmiers
- Cochenille de l'hibiscus
- Thrips sur Poirier
- Aleurodes du raisinier bord de mer et cocotier
- nombreuses galles sur « petit hibiscus ».
La plupart de ces ravageurs ont eux aussi été introduits sur l'île, et les professionnels de jardinage et d'entretien des espaces verts ainsi que les résidents ont beaucoup de mal à les éradiquer.
Cela est du au fait que ces ravageurs sont arrivés sur l'île sans leur parasites naturels.
Heureusement il arrive que certains d'entre eux soient pris en chasse par tout un cortège de parasitoïdes* déjà présents sur place.
Colonie de pucerons entièrement parasités par des micro guêpes.
Il reste à souhaiter que cet équilibre demeure, et soit favoriser par l'arrêt des traitements phytosanitaires irréfléchis (insecticide totaux utilisés en pulvérisation) plutôt que de cibler le ravageur par l'utilisation de méthode qui protègent les insectes utiles.
Ainsi donc apprendre à reconnaître les insectes utiles, à observer leur mode de vie, à protéger leur environnement par l'utilisation d' insecticides spécifiques, ou des préparations à base de plantes, doit devenir réellement une habitude à prendre, s'inscrivant dans le temps.
Tout organisme vivant qui subit une attaque extérieure est sujet à un fort affaiblissement de ses ressources pour se défendre. A la suite ou même pendant une forte attaque n'hésitons pas à « donner des vitamines » à nos végétaux par l'apport de fumier ou compost*.
Conclusion :
Bien qu'ayant envahit toute l'île et ses îlots voisins Cactoblastis cactorum berg. n'a réduit à néant aucune des 11 espèces de cactacées de l'île. Même si le ravageur se montre légèrement moins virulent que ce qu'il peut être, il faut tout de même rester très vigilant. Aucun prédateur de l'insecte n'a encore été identifié, ni sur les pontes, ni sur les larves.
Les ravages qu'il a déjà occasionnés sont très importants, d'autant que ce ne sont pas uniquement les Opuntias qui sont concernés mais maintenant, toutes les autres espèces de cactacées sauf deux.
Il serait bien de mettre en place un système de surveillance plus accru pour apprécier la progression de l'insecte en terme de dégâts sur cactus, et de reproduction (dynamique des populations).
A ce titre il serait intéressant de travailler sur deux axes principaux que seraient :
- marquage de touffes, de massifs, ou de plants, attaqués et non attaqués (ce que l'on chercherait à savoir c'est le taux, s'il existe vraiment, de diminution des populations.
- collecte systématique d'œufs (vérifier le parasitisme)
Eric Francius.
Parasitoïdes* : un parasitoïde est un organisme qui se développe sur ou à l'intérieur d'un autre organisme dit « hôte », mais qui tue inévitablement ce dernier au cours, ou à la fin de ce développement.
hyménoptères* : ordre d'insectes auxquels appartiennent les guêpes, les abeilles, les frelons, les fourmis, les micro hyménoptères* sont de minuscules guêpes (souvent ne dépassant guère le millimètre) qui parasitent beaucoup d'insectes nuisibles (cochenilles, pucerons, aleurodes....)
insectes auxiliaires* : insecte qui combat les autres insectes nuisibles en régulant leur population (soit en les dévorant ou en les parasitant), donc en les empêchant de trop se développer.
Compost* : composition à base de déchets organiques, feuilles sèches, excréments de vache ou autres ruminants ou volailles bien décomposées, algues marines, qui en se décomposant crée un excellent terreau très riche en éléments minéraux nourriciers pour les plantes.
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