Récits "Les Mains Magiques"

Le Trésor de Cacoille

 

 

Corossol, fait de tradition et de passion, au soleil couchant, 1987.


Le Trésor de Cacoille_______(rédigé le 03/04/11)

En 1987, une de mes principales occupations hormis la photographie, était la réflexion sur les questions existentielles auxquelles je pensais trouver rapidement une à une les réponses, tant la vie me semblait simple. De mon écriture penchée, j'aimais calligraphier à l'encre bleue les feuilles blanches de mon cahier que je me faisais une joie de noircir de mes pensées les plus claires.

Peu enclin à la poésie et à leurs rimes riches comme l'étaient les poètes Français d'autrefois, j'exprimais ce que je ressentais dans une prose constellée de croustillantes fautes d'orthographe, toutes plus exquises les unes que les autres. Fautes auxquelles s'ajoutait une syntaxe réversible, agrémentée d'une construction grammaticale approximative. Je venais de créer un style à peine compréhensible : le mien. Pour moi, le plus important, comme en photographie, était de saisir l'instant. J'imaginais que des phrases volantes évoluaient autour de nous, en suspension dans l'espace infini. Par un heureux hasard, à un moment donné de la journée, nous pouvions les capter avec nos invisibles antennes, ce que je m'empressais de transcrire au mieux. Dans ces moments de paix où j'arrivais sans peine à m'isoler du bruit ambiant, je profitais pleinement de ces instants de révélation pour écrire ma prose sur ce fin papyrus fait de fibres de cellulose microscopiques enchevêtrées.

En fin de journée, il était facile de me trouver à Gustavia à l'entrée du port, coté pharmacie. A Public, à deux pas du cimetière Suédois, ou à Corossol, côté Vieille France, en bout de plage sur les rochers, juste après le premier banc d'oursins. Mais toujours face au soleil couchant, me nourrissant visuellement de ses rayons orangers où ma pensée puisait son inspiration...

- Heeyyyy ! me faisait sursauter mon coéquipier alors que j'étais arrivé en avance à Corossol où nous avions rendez-vous en fin d'après-midi.

- Purée de pois vert, tu me surprends toujours ! Comment fais-tu ça ?

- Sa k’té ki fé la, té ki vèye si n’a dé grin ?

- J'écoute la musique.

- Ki musik ?

- La mer. L'eau qui ruisselle entre les rochers en diffusant une infinité de rondes.

- Sa sé mou koin. J’vené tout l’temps péché su s’roché-la kant’ j'été petit.

- Sans rire ?! On a le même rocher ?

- Jé tcheuke choze pou toué.

- Je ne t'ai pas entendu arriver. As-tu changé ton échappement ?

- Pocore.

- Tu as descendu Corossol en roue libre moteur à l'arrêt !

- Sé pa petète !

- Comment fais-tu pour t'arrêter ? tentais-je de deviner sans porter attention à ce qu'il avait pour moi.

- Avek mou frin a main !

- Et si le câble du frein à main lâche ?

- A munme pa cink kilomèt’heure ? Chte foumbiyé, la voiture é munme pu k’avanse kant’ j’arète le moteur ! I li rèsse jusse assé d’balan pou arivé su l’bor du brizelanme. Mi vèye, j’u t-a six pié d’distance du mur é jé munme pa utilizé mou frin.

Je regardais d'un oeil distrait la Pony garée face à la mer avant de lui demander :

Claude en boulanger occasionnel.


Au fait, tu as lu mon article sur le pain de Corossol paru sur Saint-Barth magazine ?

- Tu t’débrouye pa si mové k’sa pou in bouaye aéroporté kant’ té pa ki fé l’kloun’ !

- Alors ? Tu en penses quoi après lecture ?

- Sa k’jé vu, sé surtou la foto k’tu m’a fèt’ déguizé en boulangé !

- Quoi ? Sur la photo tu as la classe naturelle d'un électricien au fourneau.

- Moin chte di ! Sa k’na d’moun’ o Corossol va s’fout’ de moué !

- Pourquoi dis-tu ça ? Je suis sûr que personne ne te dira rien. C'est juste un petit reportage sur le pain de Corossol !

- Oui min tcheul ki l’a fèt ! In métro ki devré d’èt’ kloun’ dan in cirke é in électricien ki kon’né argnien du travaye d’in boulanger.

- Ha non ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ?

- Ki ? Sé pa méchan "kloun’" !

- Ce n'est pas le mot "clown" qui me gène.

- Tu fé trop’ de man’nière.

- "Métro" ? Est-ce que j'ai le profil d'une rame ? m'emportais-je. La tête d'une locomotive SNCF alors ?

- Oyoyoye ! Pa l’pren’ mal ! Sé pou la blague.

- Tu aimerais te faire appeler "Babate" par le premier touriste qui passe ?

- Alor la, chte foumbiyé k’sa m’gin-nré pa !

- Comment ça, ça ne te dérangerai pas ?

- i fo kon-nèt’ d’ola k’le mo vien pou toué pouvouèr konpren’ é rire.

- T'es marrant toi ! Comment veux-tu que je trouve ça hilarant si tu ne me dis rien ?

- i fo k’tu m’pronmé d’pa l’répété, sinon on poura pu n’en rire !

- Promis ! Parole d'électricien.

- Si té t’en mode basse tension, sa vo pa in’ merde konme pronmesse !

- Ok, parole de politicien alors !

- Lèsse lé politiciens ola k’son. Eu travaye ke pou eu minme é leu pronmesse sé ke pou lé sien-ne ki lé koué !

- Combien de temps devrais-je garder ce secret ?

- In secré, s’t’in secré ! Min konme tu veu joué o plu malin, on va dire vint'an.

- D'accord. Une parole est une parole. Dans vingt ans, je le dis à qui je veux.

- Pffffffff ! Si tu l’garde vin minute sa sra bien halé !

- Non. Je te le jure ! Ni vingt secondes, ni vingt jours, ni vingt mois. Je le garde pour moi. Vingt ans.

- Tu sra kapab’ de sa ?

- Tu veux essayer sur quarante ?

- Té pa possibe toué !

- Je suis ton pote, c'est normal. Entre pas-possibles on se comprend. Alors ?

- Ca vien d'in pécheur d’Flamands, l’méyeur d’l’anse.

- Pour se moquer d'eux-mêmes ?

- Lèsse moin fini si tu veu kon-nèt’ le rèsse !

- Ok, je ne dit plus un mot.

- Kant’ lé premier métro son-t’arivé é k’eu sé t’instalé, sé lé Saint-Barths k’avé toute lé boutike, alor son’ té obligé d’se mélé a nou z’ote. J’di pa ke s’été gran z’anmi rente lé métro é lé Saint-Barths, min n’avé pa plusse de problinme ke sa pace k’eu s’respekté rent’eu.

- C'était quand ? Dans les années 70 ? coupais-je Claude.

- Apré sa, lé sien’ne ké t’arivé s’été pa d’la minme kalité ! Sété d’la kalité dé sien’ne k’avé senti l’odeur d’l’argen é sonté la k’ pou sa ! Tout’ a kemonsé avek la première agence immobilière. Sonté veni avek in’ seule idé dan leu tète, sété d’ven’ tout’ sa k’eu pouré a dé moun’ riche ki vèyera pa dèyère pou mète plus’ ke sa ki n’en falé ! Sé pou sa k’asteur, fo pa s’éton’né d’sa k’on voué tout’ otour d’nou’zot’.

- Le prix de l'excellence ? ne pouvais-je m'empêcher d'annoncer le coupant à nouveau. D'un autre coté, les "métros" ont apporté du savoir-faire ainsi que beaucoup de travail pour les Saint-Barths non ? Tout le monde s'est enrichi !

- L'pri du profi, oui ! rectifiait Claude. Sé konme sa k’l’istoire a kemonsé. A prézan, eu s’mange rent’eu pou lé maleureu morso d’tère. D’in koté la Jet-Set, é d’l’ote lé konmerssan k’a d’l’argen, tout’ sa pou s’fère vouèr. La minme, s’été fini, eu l’avé pu besoin dé Saint-Barths a par pou profité d’sa k’eu pouvé enkor’ profité su leu do !

- Tu n'exagères pas en oubliant les avantages du modernisme ?

- Tu koué ? Eu la kemonsé a rouver’ tout’ kalité d’boutike, s’instalé é fèr’ d’la konkurense o Saint-Barths ki maleureuzemen pèze pu bien lour devan sé TETDUF la.

- Des quoi ! Des têtes d'oeufs ?

- Tout-Extérieur-Tendance-Débridé-Ultra-Fashion, enchaînait t-il dans un français impeccable.

- Haa-haaa-haaa ! Très bonne celle-là, mort de rire ! rigolais-je de bon coeur de cette définition qui n'avait pas fini de faire parler d'elle alors que Claude gardait tout son sérieux en attendant que je sois de nouveau à l'écoute. Je la connais l'histoire des BCBG importés, reprenais-je en souriant jusqu'aux oreilles, mais quel rapport avec l'appellation "Babate" ?

- Té ki m’arkoupe enkor ?

- Hein ? Mais non, je n'ai rien dit ! Tu as entendu quelque chose ? Continue.

- Sé a s’moumen la k’le mot a sorti. Sé t’in’ histoire d’pôle pou lé sien’ne ki kon’né kemon k’in’ne boussole marche. En vérité, le pôle Nord d’la tère é t’émanté Sud. L'éguiye d’la boussole é t’émanté Nord, alor a lé t’atiré par l’koté téres’ SUD ki s’trouve o pole Nord.

- Le Sud magnétique du pôle Nord qui est quoi déjà ? Je n'ai pas bien saisi, tu veux bien recommencer ?

- Sé pa kompliké. Di-toué k’sé t’inversé. Du cou, la karte konme on la kon’né é a l'enver ! Alor on peu dire Bas-Barth.

- Babarth ?

- Lé sien’ne ki s’pren pou dé Saint-Barths é k’arive d'en bas ! O début sa s’prononsé Bas-Barth é eu mété in tré d'union, apré Babarte en in mot é sans "s", é apré, Babate jusk’asteur avek le "h" remplacé par un "e" par lé métros eux-minme ki kon’né k’in’ parti d’l'afère é ki koué k’s’été in surnom k’eu kreyé lé Saint-Barths.

- Sans mentir ! bondissais-je de mon rocher devant une telle révélation.

- Si chte l’di ! O débu s’été in surnom k’eu l’avé don’né o métro ki vivé écite, é s’été pa bien méchan. S’été lé Saint-Barths du Bas. Sa fezé k’lé vieu pouvé fère la diférense rente lé vré é lé nouvo k’arivé su l’ile é ki eu ossi s’voyé konme dé Saint-Barths parce k’in bon ti brin, s’été dé retrété ki resté l’an’né entchère. Alor n’avé lé Saint-Barths é lé Bas-Barths, é minme si k’le mo a changé d’bor é k’yé deveni arfoutan sa fé pa argnien, on kon’né d’ola ki sor ! é kant’ lé métro TETDUF koué k’son ki s’fout d’la tète dé Saint-Barths é k’son ki lé mé plu ba k’tère, in bin sé leu z’origine a eu minme ke son ki maltrète. Cé-ku-f'-dé !

J'en restais coi. Ca alors, pour une farce, s'en était une bonne ! Si l'on considérait que le pôle Nord géographique était en haut de la mappemonde comme nous l'avions appris à l'école, pour une boussole c'était l'opposé. En effet, le pôle Nord géographique n'était autre que le pôle Sud magnétique ! Donc, vu de l'aiguille aimantée d'une boussole, et avec la logique qui en découle, le pôle Nord magnétique se trouvant au pôle Sud géographique, il fallait retourner la mappemonde de 180 degrés pour avoir le pôle Nord magnétique en haut de la mappemonde !

- Ojordi kant’ in Saint-Barth s’fé trété d’Babate, chte foumbiyé ki peu rire bien for !

- Seulement s'il connaît l'historique comme tu me l'apprends ! Je n'arrive pas à y croire tellement c'est gros, c'est un trésor inouï cette histoire de pôles géographique et magnétique !!!

- En vérité de Dieu !

- Ca alors, c'est le plus gros scoop de Saint-Barth ! Mais alors, magnétiquement je suis un Babate moi aussi ?

- é i fodra k’tu l’garde vin t’an pou toué, tu t’rapèle ?

- Heuuuu ? Je ne peux pas avoir une remise de peine mon général ?

- Tu peu toujou espéré gangné toi ou kat’ z’an’né, min sa sé seulmen si tu m’ba a la course.

- Marché conclu ! lui tapais-je sur la paume de sa main.

- Si tu pèr, tu va rajouté katr’an o vin k’on’avé di !

- Vingt-quatre ans, ça nous propulse dans le troisième millénaire, nous serons en 2011 ! Ca roule, mais c'est moi qui choisis la discipline.

- é m’en vé rajouté la mien’ne é sa va fère in biatlon.

- Natation ! Annonçais-je sans hésiter sachant que j'étais sûr de gagner.

- Course a pié, lé deu enchain’né. On démare o Corossol face a la mer.

- C'est d'acc mon pote. é ben, cé pa t'ein tite affèr' ! concluais-je avec ma seconde phrase prononcée en Patois, pensant à tord que j'avais du temps pour m'y préparer.

- A prézen !

- Hein ? Quel Présent ? Mais je n'ai pas de maillot ! cherchais-je une excuse.

- Tu lèsse té soulié et ton cayé et on va abiyé konme on é, n’a dé galère sé jour ci.

- Des méduses ! Même pas peur ! Tu sais que tu vas perdre ton pari ?

- Té ki rèv' debout' bouaye ! Jé tout’ prévu. Té pré ? J’don-ne le départ. Un’.

- Qu'est-ce que tu as prévu ?

- Deu krik dan ma voiture. Sé pou t’remouté l’moral si n’a besoin.

- Pourquoi deux crics ?

- Sé pou toué resté équilibré, toi.

- Moi quoi ? Tu n'es pas en train de te moquer de moi là ?

- D’apré toué ! Fo k’tu m’sui, quat', a nou alééééééé !

Avec un élan minimum, mon initiateur décollait comme une fusée vers la mer et plongeait la tête la première disparaissant sous une myriade de fines bulles ascendantes. Connaissant ses combines, je n'avais que quelques enjambées de retard quand je plongeais à mon tour dans cette mer émeraude presque calme...

- Babate magnétik ! m'invectivait mon ami Claude en plaisantant, sans qu'il ne cesse de sourire, entre deux brasses crawlées, alors que nous étions hors d'atteinte d'oreilles indiscrètes.

- Face de seiche ! rétorquais-je grignotant centimètres après centimètres, brasse après brasse, évoluant comme un poisson dans la mer Caraïbe quasi translucide qui laissait parfaitement voir le fond et ses poissons coralliens.

- Babate, babate ! TETDUF ! me taquinait le natif de l'île.

- Tu vas voir qui va gagner. Tu es parti trop vite, tu vas t'essouffler mon Claude !

Insouciants aux cancans, rien ne pouvait nous arrêter dans ces challenges inattendus où nous mesurions réciproquement notre endurance physique.

Nos problèmes étaient quasi inexistants à cette époque. Nos vies étaient si simples !

Dédié à Cécilia, la maman de Claude.

A suivre...________________Marc-Eric COVINI

 

 

Le rocher des Artistes, Corossol, 1987.

 

Photos & Récit : ©Marc-Eric Covini 

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